Laisse brûler ; Antoine Dole

Fiche d’identité ;

Auteur ; Antoine Dole
Editeur ; Sarbacane, collection Exprim’
Parution ; 2010
Nombre de pages ; 190 pages
Genre ; contemporain, lgbt m/m, pour public averti
Prix ; n’est plus édité // devrait être ré-imprimé en 2019…
Synopsis ;
Il y a Noah, abonné à « l’auto-lynchage mental », qui se gave de rancœur et de médicaments depuis six ans – depuis qu’un certain Julien l’a anéanti. Ses journées, il les passe assis sur un banc, en bas de l’endroit où c’est arrivé. Il y a Maxime, scénariste-télé raté, qui tombe amoureux de Noah juste au moment où celui-ci rompt avec lui : et ce qu’il croit d’abord être une banale rupture fait exploser sa vie. Et puis il y a Julien, animateur-vedette d’une petite chaîne câblée, qui s’éveille nu, dans une cave, ligoté à une chaise… Noah, Julien, Maxime : trois trajectoires qui se croisent et s’embrassent pour mieux s’embraser. À l’origine de ce triangle noir, un secret profond, abyssal ; le brasier d’une plaie ouverte qui consume les êtres et les pousse aux pires folies.

Mon avis ;

Ma toute première rencontre avec ce roman, c’était via la chaîne d’Audrey du Souffle des Mots (je crois qu’elle m’aura tout bonnement initiée aux éditions Sarbacane, ni plus ni moins). Il ne m’avait pas plus marqué l’esprit que ça ; je devais même avoir oublié son existence lorsque le titre puis le synopsis m’ont attirée, à la médiathèque. Finalement, je l’ai lu quasiment d’une seule traite… Puis relu deux fois dans la même année. Je songe à le relire encore pendant les vacances de Noël : il est l’un de mes plus gros coups de cœur de tous les temps, et je ne m’en lasse pas.

Si j’ai mis du temps à me lancer dans cette chronique, c’est qu’à chaque fois, je me suis retrouvée au pied du mur, mise face à mon incapacité à mettre des mots sur les émotions éprouvées — Laisse brûler est devenu comme un joyaux que j’avais envie de glisser entre toutes les mains, tout en le gardant jalousement pour moi, à tout jamais. Difficile de parler d’un livre qui nous a tant bouleversé.e. Pour tout avouer, je crois que je ne saurais pas dire ce qui m’a le plus touchée dans ce roman : les personnages ? la plume ? l’intrigue ? Je ne sais pas. Puissance, violence, les mots incisifs et les émotions vives : qu’en dire de plus, et où trouver des défauts ?

Je balance mes yeux loin devant, et tout est si paisible au dehors… C’est de l’intérieur que viennent le temps sale, les bruits, la pollution. Un peu comme d’être le coeur malade de la ville. Des larmes montent, sans raison forcément, le moindre point que je fixe se délaye en surface. Mon regard peine à redessiner les contours, couleurs du décor barbouillées à l’instinct. Comme de s’appliquer à restaurer l’image. Un monde foutu et flou que je délimite vaguement. S’agit de retrouver des repères, là au milieu des ruines. Je ne sais plus ce que je dois faire : je sens bien que ma place n’est plus ici, sur le banc, et quand même je reste — qu’est-ce que j’attends, quelle main tendue, quelle oreille ?

Les personnages ; les personnages. Ils sont trois : trois hommes qui aiment les hommes. Ils s’appellent Noah, Maxime, Julien ; ils n’ont pas grand chose en commun sinon des destins croisés, des faux pas, des vies chamboulées les uns par les autres. Trois voix uniques, vivantes et vibrantes — trois narrations superbes et surprenantes. Mon coup de coeur ? Noah. Blessé, brisé, laissé sur le bas-côté par Julien, suite à une rupture fracassante dont il ne se remet pas, six ans plus tard ; qui l’a laissé démuni, désemparé. Il baise pour la baise, baise dans le vide, s’enfile des antidépresseurs par poignées et collectionne les intensités pour se sentir exister.

Autour de lui gravite Maxime ; paumé, loubard raide dingue de lui, dérangé, qui ne connaît de la vie que les sitcom dont il écrit les scénarios — dans lesquelles les drames ne sont rien, les ruptures fugaces, et où les peines de coeur font rire l’audience. Rendu comme malade par un Noah qui ne sait plus aimer, c’est lui qui sombre et qui déraille, défaille.

Et puis, il y a Julien — un connard, un infidèle amoureux, un mec qui couche, un mec qui a honte de ce qu’il est et fait, parfois. Un présentateur télé, belle gueule et joli verbe ; bientôt la détresse, la douleur, faute de s’être trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment — victime de la folie d’un autre, paie pour des fautes qu’il n’a pas commises.

A chaque personnage sa narration — première, troisième et deuxième personne, respectivement, l’un après l’autre. Les points de vue qui s’alterne, les chemins de vie qui se croisent, se heurtent, s’emmêlent. Langage cru, vrai, vif et saisissant : c’était si bon, c’est si doux de lire un auteur qui ne prend pas ses lecteurs pour des imbéciles. Et c’est si addictif ; les pages tournent, on veut savoir — et comme Maxime et Julien nous tiennent en haleine ! et comme Noah nous saisit au cœur, aux tripes !

La douleur ressentie d’instinct, comme ces moments fondateurs, où des métamorphoses s’opèrent sans qu’on y puisse rien. Gamin, un ami de ses parents lui avait dit que le Père Noël n’existait pas. Il se rappelle comme il était super fier ce soir-là, de savoir un truc que personne d’autre ne savait, comme il aimait être dans la connivence des adultes qui mettaient les cadeaux sous le sapin en rigolant, pendant qu’au milieu de la chambre il faisait semblant de croire avec les autres gosses… Se souvenir, oui, à quel point il n’avait rien compris à ce qu’il venait de perdre. Aujourd’hui c’est la même, vision bousillée des choses. Au pays des aveugles, les borgnes sont les seuls cons qui feraient mieux de se crever l’autre oeil. Autant ne rien savoir, il se dit.

J’ai adoré suivre l’évolution des personnage, les voir se heurter, se démolir, se faire la guerre et puis l’amour ; pour certains grandir et puis apprendre, se reconstruire. J’ai adoré voir les fondations qui s’écroulent, les murs que l’on construit autour de soi mis à mal par les séismes, la vie qui claque et fout des coups de couteau dans le dos ; j’ai adoré la puissance vive des mots d’Antoine Dole, l’impact qu’ils avaient sur moi — c’est du talent à l’état brut, incomparable.

Je suis bien trop heureuse qu’un tel récit existe : un récit qui brise les codes, sort des cases de l’ordinaire et rompt les tabous. Un joyaux caché, une perle pour qui est lassé de lire sans cesse la même chose, de tourner en rond entre les romans stéréotypés des têtes de gondoles de toutes les librairies.

Laisse brûler est de ces livres qui prennent aux tripes : cru, violent, presque choquant, vocabulaire osé, « trash » dirait-on, pour parler d’hommes qui aiment des hommes et blessent des hommes, qui leur font l’amour et puis la guerre, de ceux qui déchirent les cœurs, et puis les pansent et les réparent. La relation à l’autre — destructrice souvent, salvatrice, parfois. Apprendre, oser — s’ouvrir, risquer. Noah, son cœur brisé, son âme fracassée et ses cachets ; Maxime, perdu, égaré, l’esprit déraillé, fou d’amour, fou simplement ; Julien, celui qu’on hait, celui qu’on vomirait, qu’on découvre, qui dérange, incompréhension et retournement, on ne sait plus vraiment.

Tout l’intérieur se tord, montée confuse d’angoisse et de rage, la décharge revient par rafales. Tu voudrais bien hurler mais ne sait plus comment faire, de toute façon. La voix flotte encore autour de toi, tout près, juste au bord de l’oreille ; c’est un murmure qui t’atteint le tympan avec la précision d’un foret de perceuse. Et tu devines dans les intonations comme un calme cinglé.

Laisse brûler, c’est un coup au cœur, un poing au ventre — l’équilibre ne tient qu’à un fil, la douleur est là, toujours, et les cicatrices comme témoins que l’on porte pour le restant de nos jours, mais qu’importe — laissons aller. Laissons brûler.

Top & flops ;
c’est top ; la plume sublime, vive et acérée, les personnages puissants, profonds, vrais, des tabous brisés, des sujets trop peu abordés, un auteur qui ne prend pas ses lecteurs pour des imbéciles fragiles et illettrés, un roman fort et magnifique qui sort de l’ordinaire, mais ça flop ; il n’y en a pas assez ; chaque fois que je le termine je voudrais le relire depuis le début pour avoir ma dose…
💕 ; brasier au cœur.
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